La traversée

Dimanche 26 Novembre - 13:00 - Départ

Lundi 27 novembre -premier jour de mer

Très beau départ hier, sous le soleil et un vent de 15 à 20 noeuds se renforçant dans la zone d'accélération (une spécialité locale, sous le vent de chacune des iles canariennes existe une zone où le vent s'accélère fortement, il n'est pas rare de passer brutalement de 10-15 à 30 kts). Hier on s'est contentés de 20-25. Il y avait sur l'eau à peu près tout ce que le monde nautique a fabriqué, depuis le Swan 100 Fantasticaaa qui porte bien son nom (30 m de long tout de même...)au petit plan Van de Stadt de 9m Twist fabriqué par son propriétaire en bois moulé, un bijou de marqueterie.

Ce départ faisait suite à 2 semaines de préparation intensive à Lanzarote puis à Las Palmas, il n'y a plus la moindre place disponible dans le bateau, et il reste encore pas mal de choses en vrac (à commencer par le jamon entier pour lequel nous avons craqué!. Nous avons également suivi quelques séminaires très intéressants sur des sujets aussi sérieux que la gestion de l'énergie, le choix de la route, la météo, le "provisioning", ...

Première nuit idéale, bien que très peuplée (Nico a compté 34 feux en proximité immédiate). Alizé de nordet bien établi cette nuit, plus faiblissant cet AM. Situation météo assez stable en vue.

Rappel : on peut suivre notre position de 12h UTC sur le site de l'ARC :http://www.worldcruising.com/arc2006. Elle doit être mise en ligne dans l'après-midi.

Mardi 28 novembre

Pas grand chose de neuf depuis hier. Côté météo, couvert hier AM et toute la nuit, avec un NE faiblissant à 10 kts cette nuit, pendant le quart de Nico qui a fait du rock dans la houle. Puis retour d'un alizé de l'ordre de 20 kts vers 7:00. Magnifique lever de soleil paraît-il (je n'y étais pas...). Depuis, on vaque aux tâches quotidiennes du lever : 1 mettre les plantes à l'ombre et les arroser (on ne vous a pas dit, mais on a emporté du basilic, du cerfeuil et de la menthe achetés au célèbre marché de Teror, GC)

2 charge (des batteries), 3 petit déjeuner, 4 météo sur RFI à 11h30, 5 "role call" avec le réseau radio de l'ARC sur BLU, et voilà déjà la moitié de la journée écoulée! D'ailleurs une surprise (je sais, c'est évident en cette saison) : les nuits sont vraiment très longues, puisqu'elles durent 12h.


Jeudi 30 novembre

Comme prévu, le vent a bien baissé hier en milieu de journée. Le spi enfin sorti du sac a un peu sauvé l'après-midi, avant que nous retrouvions la pétole une partie de la nuit, avec empannage, re-empannage...puis abandon de la route directe de guerre lasse. Ce matin, 10-12 noeuds au NE, la moyenne va sérieusement baisser et notre position relative se dégrader, d'autant que nos amis british n'hésiteront sûrement pas à faire du moteur : nous avons vu certains partir avec des rangées de bidons de gazole sur le pont, ce n'est pas notre philosophie.

A notre surprise, pas de rencontre sur l'eau : pas d'oiseau, pas de dauphin, pas de baleine, en contraste avec le spectacle permanent de la première étape cet été. Et il commence à faire très chaud depuis cette nuit.



Vendredi 1° décembre : beau et lent

Comme vous avez vu, la moyenne en a pris un coup. Cette nuit aurait puêtre terrible, à glisser sous la lune sur l'eau plate, mais en guise de glissade, Nico a fait 10 milles, Michel 8, Christine 16, record...A ce rythme, ce sera Pâques sous les cocotiers au lieu de Noël. On sent quand même qu'on descend, à la température de l'eau (28° ce matin), et de l'air, à tel point qu'on a petit-déjeuné à l'intérieur, ça fait drôle pour un 1° décembre. Quelques visites de dauphins hier. On commence à penser à tourner à droite, on va attendre la météo d'aujourd'hui pour voir. Côté cambuse, on a engagé la lutte contre une épidémie de mûrissement accéléré des célèbres ananas d'El Hierro et des papayes.

Côté nav, le sextant est sorti de sa boîte, et l'avantage de faire cet exercice sur une carte de toute petite échelle, c'est que la précision du tracé est largement inférieure à celle du calcul, ce qui autorise quelques divagations.

Samedi 2 décembre : beau et rapide, +2 à bord

La nuit a été sans nuage et rapide, avec un retour de l'alizé musclé orienté à l'est, qui a pas mal forcé depuis (25 kts établis, rafales à + de 30). On a quand même pris un ris au changement de quart de Nico à 6h, ce qui n'a pas empêché Lady Christine de battre le record du bateau à 10,4 noeuds (normal, Ladies first), vite égalé par Sir Raytheon (le pilote), puis rebattu à 10,5 par le boss (normal, c'est le boss). Cécile : record Irlande - Scilly écrasé, isn't it?


+2,ce sont les 2 poissons volants qui se sont fracassés sur le pont. Quand on imagine la surface de nos bateaux rapportée à la surface des océans, on ce dit que ces malheureuses bestioles ont un certain mébol.

Hier AM, ouverture de la boulangerie. Gros boulot, mais le résultat est à la hauteur.


Dimanche 3 décembre : quelle route?


nous avons eu des questions sur le choix de notre route, alors voilà nos idées sur la question. Les routes depuis les Canaries se situent en gros entre 2 extrêmes : la route directe orthodromique (l'arc de grand cercle terrestre) au Nord et la route par le Cap Vert au sud. La route nord fait 2700 milles, la route sud 200 de plus, et l'écart entre les 2 routes est de près de 550 milles. L'avantage de la route nord, c'est d'économiser sur le papier plus d'un jour de mer, avec le risque qu'une dépression fofolle vienne y "tuer" les alizés, en amenant du SW, donc du près. La route sud est en principe plus favorable à des alizés stables.

Nunki a choisi une route intermédiaire assez classique, qui consiste à descendre assez sud jusque vers le fameux point 20N 25W (les anglais disent : "sail south till the butter melts"), et ensuite faire route directe. Cette route fait 2811 milles. Les visiteurs assidus du site de l'ARC auront d'ailleurs remarqué que nous avons commencé à tourner
à droite. En pratique cette année, on aurait pu le faire + tôt, car un énorme anticyclone semble s'être installé sur le centre atlantique (on l'a bien vu cette nuit, avec 25 kts établis, rafales à plus de 30). D'autre considérations entrent en jeu et font que nous allons sans doute continuer à descendre un peu : nous sommes plein vent arrière babord amures (le vent plein est vient de la gauche), allure qu'on ne peut tenir confortablement qu'avec un écart de l'ordre de 10° par rapport au vent. Elle nous écarte un peu de la route directe, mais moins que si nous étions tribord amures. Mais ça peut changer...

Au passage cette nuit, record de vitesse du bateau battu par Nico (10,8 noeuds), puis par Michel (10,9).


Lundi 4 décembre : 2 rencontres


Il semblait ne rien se passer hier, à tel point qu'on manquait d'imagination pour notre message.

A 12:30, première rencontre : une magnifique daurade coryphène au bout de la ligne. La marinade était prête avant qu'elle sorte de l'eau (il faut dire qu'on a emportéen citrons verts de quoi mariner une bonne partie du cheptel de l'atlantique nord, entre autres usages, bien sûr...). Non seulement ce poisson est magnifique, avec ses reflets bleus, verts et dorés, mais en plus c'est sacrément bon, fin de la première rencontre.

A 15:30, grand boum, un peu comme si on avait talonné. Dans le sillage, au moins 3 baleines en train de se demander ce qui venait de les égratigner, l'une soulevant sa queue de dépit. A première vue, pas de dégat apparent, mais le bateau (alors sous pilote, plein vent arrière, entre 8 et 9 noeuds par 25 kts de vent) part rapidement à l'abattée. Tout le monde se rue sur la barre, débranche le pilote, pour constater que le bateau est limite contrôlable. En fait, c'est un classique des OVNI, le safran (partie immergée du gouvernail) est mobile pour pouvoir échouer, et sa rotation vers le haut est commandée par un vérin hydraulique. Heureusement, Mr Alubat a prévu un fusible dans le système, qui permet d'éviter de tout arracher en cas de choc, le safran remonte alors et, perdant sa compensation (un peu comme une direction assistée qui aurait perdu son hydraulique), envoie l'équipage dans la caisse à outil. 5 mn pour changer la fameuse pastille, et c'était reparti. Pas de nouvelle de la baleine. Olivier, j'espère qu'on n'aura pas de la tôle à redresser!

On ne résiste pas au plaisir de joindre la relation qu'en a fait le bureau de l'ARC depuis Cowes : "Alert on whales.
Nunki (ARC #189) hit a whale at 15:40 UTC, at psn 18 40.3N, 32 41.2W. At least two other whales were seen in the vicinity. Damage was slight and has been repaired. All OK onboard. Crews are reminded of the need to keep a good look out at all times". Donc ayons un "good look out", facile à dire derrière l'écran d'un micro à Cowes!

A part ces émotions, tout va bien, ça speede (nouveau record ce matin pour Christine à 11,2 noeuds, c'est peut être la graisse de baleine qui fait mieux glisser, du vent (25 établis rafales à 30) et pas mal de mer (et pas de mal de mer). C'est la version alizés musclés.


Mercredi 6 décembre, mi-parcours

Nous avons franchi cette nuit la marque de mi-parcours : 1400 milles derrière, autant devant. Par la même occasion, nous sommes entrés dans la zone des grains, Christine inaugurant le premier, forte pluie, vent à 35 noeuds.

A ce propos, un dilemne : ciré ou maillot de bain? Vu la couleur du ciel derrière en ce moment, on va pouvoir tester pour vous diverses formules. Même dilemne pour le choix de la voilure. En base, on est à 2 ris depuis plusieurs jours (hier, le vent est rarement descendu en-dessous de 25 noeuds), mais entre les grains, on est un peu sous-toilé. Mais prendre et larguer un ris plein vent arrière, ce n'est pas de la tarte...

Sinon, le gag de la nuit : un poisson volant vraiment très habile a visé le capot du carré resté ouvert, et a fini son vol dans le duvet de Nico. Belle bagarre nocturne, 1-0 pour Nico et quelques écailles dans le duvet!


Jeudi 7 décembre : un jour sans, une nuit parfaite

La journée du 6 ne restera pas dans les mémoires. Ciel gris entre les grains accompagnés de pluies nourries, je crois qu'on n'a pas vu le soleil de la journée. Par contre, le ciel s'est dégagé au lever de lune (elle commence à diminuer), et la nuit a été impeccable, avec juste un vent un peu trop NE à notre goût (on a empanné hier AM pour se recaler sur la route directe, nous sommes donc tangonnés sur babord). On a vu (et peut-être même rattrapé?) 3 bateaux, dont un d'assez près, qui faisait un cap bizarre (mais il était peut être en route vers le Brésil!).


Vendredi 8 décembre : - 1000 milles


Nous avons franchi ce matin le seuil des 1000 milles de l'arrivée. ça crée l'évènement comme disent les communicants, car pour le reste c'est calme plat. Alizé parfaitement établi à 25 noeuds, ciel bleu et petits cumulus. On a empanné ce matin pour se recaler vers le nord, nous n'avions pas touché aux réglages du bateau depuis 2 jours.

On voit quand même qu'on avance à quelques petits détails, dont la course du soleil. Depuis plusieurs jours, nous tournons à un peu plus de 3° de longitude par jour, avec une diminution de latitude très faible. 15 ° de latitude pour le soleil correspondant à 1h, nous grattons donc environ un fuseau horaire tous les 5 jours. Comme nous sommes restés en heure UTC, le coucher du soleil se décale gentiment tous les jours, et on a l'impression de rentrer dans l'été à vitesse accélérée (naturellement, pour celle qui est du quart du matin, c'est une autre histoire, car la durée de la nuit reste la même...).

Une autre bizarrerie, c'est l'allure de notre trajectoire. Depuis plusieurs jours, nous essayons de suivre un cap strictement constant au 266. Sur la carto informatisée du bord qui est en projection Mercator (et qui conserve donc la rectitude des méridiens), c'est notre route qui fait une courbe très marquée, un peu comme un grand accent circonflexe. Par contre, sur le routier papier de l'atlantique, qui est en représentation "conforme oblique" où les méridiens sont de guingois, notre route est bien toute droite, ouf. Vieille histoire de la carte et du territoire, cf l'excellent "atlas stratégique" dont j'ai oublié l'auteur (Yves Lacoste?) et la séance APM d'Alain Simon, pour les initiés.


Samedi 9 décembre : une vague, un après-midi de boulot


ça s'est passé à la fin du repas (on a remarqué que c'est souvent à ce moment-là que les mauvais coups arrivent). Conditions parfaites, 20 kts de vent plein vent arrière avec une mer très confortable (des vagues régulières de 1 à 2 m). Quand soudain un grand bruit style TGV. Ceux (Christine et Nico) qui étaient dehors se sont retrouvés les pieds dans l'eau, celui qui était dedans a vu débouler un torrent par tout ce quiétait ouvert (et bien sûr, vu les conditions, tous les capots du carré étaient ouverts). Nico, qui a vu arriver la vague, estime qu'elle était de la hauteur du premier étage de barres de flêche, ce qui doit quand même faire 5 ou 6 m! Elle a déferlé en 2 temps, le premier dans le cockpit pour tester la température (chaude, 29°), la deuxième a recouvert tout le bateau.

Résultat : une après-midi a déhousser les coussins du carré, à sécher les cahiers de Nicolas particulièrement mal placés (aïe la rentrée...), son duvet, etc...et à rincer tout ça. Honnêtement, le bateau avait besoin d'un bon nettoyage, c'est fait.

Sur l'explication : on avait lu à plusieurs reprises des articles sur les vagues exceptionnelles, qui se produisent de manière aléatoire avec une occurrence très faible, résultat de tempêtes très lointaines et anciennes sans doute. On en connaît mal l'explication, mais on a confirmation désormais qu'elles ne relèvent pas de l'abus de ti punch, par les mesures fines que permettent les satellites.. Ce devait en être un (petit)exemplaire.

A part ça RAS, 2 bateaux croisés (et doublés, on espère) et le top du top de nos bas de ligne arraché par une bestiole qui devait être grosse. 812 m de St Lucia.


Dimanche 10 décembre

pas de grasse matinée ce matin. On entre en effet dans la routine des grains tropicaux (qui pourraient quand même éviter de se pointer à 4:30 du matin). La procédure est désormais normée : quand on voit un rideau sombre à l'horizon (ou qu'on ne voit plus rien du tout!):
1 - vérifier sur le radar la réalité de la chose. C'est étonnant comme on y voit précisément ce qui va arriver.
2 - tout planquer.
3 - fermer le bateau.
4 - prendre 2 ris et rouler sérieusement le génois.
5 - adopter pour le barreur la tenue adéquate (en général, légère).
6 - rentrer sous la douche : la nôtre fut sévère, un véritable déluge avec des rafales à 35 noeuds, ça fait un peu Karcher.
7 - d'un seul coup calme plat, alors on refait tout dans l'ordre inverse en attendant le suivant.

Au moins, ça romp la monotonie des quarts.

A part ça, l'alizé mollit, finis les grands surfs (sauf sous les grains, bien sûr), et baisse de la moyenne annoncée. Ceci dit, on ne va pas se plaindre, nous sortons d'une période exceptionnelle, il suffit de regarder notre progression journalière en milles parcourus de méridienne à méridienne depuis le 3 décembre : 179/166/179/178/175/182/170/164."


Lundi 11 décembre : retour au boulot en troisième semaine

Hier journée molle, très fin de week-end. Le vent a faibli comme prévu, et nous aussi. Heureusement, la nuit a sauvé les meubles, avec à nouveau 20 - 25 kts. Ce matin, ça se cherche... Côté direction, ça a un peu refusé (tourné vers le NE), ce qui nous a permis de nous rapprocher légèrement de la route directe tout en restant nord. Hier, on croisé plusieurs fois à quelques dizaines de m un autre concurrent, Noor Daria, un ketch Jongert de 19 m, qui tirait des bords de largue autour de notre route en roulant terriblement. Grands bonjours de part et d'autre (c'est le premier bateau qu'on voit de près depuis le départ il y a 15 jours). Finalement, on l'a largué au début de la nuit, petit plaisir...

Alors maintenant, au boulot, on a en ligne de mire 2 ou 3 bateaux de notre classe qu'on aimerait bien voir derrière nous à St Lucia.


Mardi 12 décembre


Le petit temps semble s'installer de manière durable, avec un vent oscillant entre l'E et le NE, de l'ordre de 15 noeuds, parfois un peu moins le jour, parfois un peu plus la nuit. Nous sommes sous spi toute la journée, ça va se finir l'écoute à la main à guetter les risées...

Hier, capturé (enfin) un petit thon, 3 repas frais assurés. Evènement de la journée : l'eau a franchi la barre des 30°C...


Mercredi 13 décembre : bien petite journée

Journée fatigante hier : le vent tombe dès le matin, nous passons la journée à écouter le spi flapouiller plein vent arrière avec 7 ou 8 noeuds de vent SE. Il faut attendre la nuit pour voir le vent rentrer de NE. Ce matin, c'est reparti sous spi à 200 milles de St Lucia, avec 15 - 20 noeuds de NE. Seule satisfaction de la journée : la capture d'une magnifique coryphène de près d'1m ; ensuite, atelier poissonnerie.


Jeudi 14 décembre : Tiens une île

ou plutôt une montagne, c'est donc la Martinique qui nous apparaît en premier, à 35 milles de l'arrivée, à 15:00 UTC, première terre depuis 18 jours et 2800 milles. Cette nuit, "grains épars" comme disent les météos : vent dans tous les sens, manoeuvre incessantes, la nuit fut courte pour certains, mais la récompense est proche.


22:02 UTC, 18:02 locale : après avoir contourné le Nord de St Lucia, nous coupons la ligne d'arrivée peu après le coucher du soleil sous les flashes du photographe de service (ça fait très route du Rhum, il ne manquait que l'hélico). En parlant de rhum, accueil très chaleureux pour nous amarrer à la marina de Rodney Bay, avec tout ce qui l'accompagne. "Beach party" au Yacht Club local, sur la plage et devant le steel-band. Gros dodo et fin de l'épisode 2. Un grand merci au webmaster Cécile pour la mise en ligne régulière du site depuis ses montagnes grenobloises, elle aurait sûrement préféré être à bord...